Vendredi 10 février 2012 5 10 /02 /Fév /2012 16:12

Sale con.

..!°!..

 

 

 

 

Par Raoul Louar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 10 février 2012 5 10 /02 /Fév /2012 16:06

 
 

Vous n'aurez pas de problème avec moi. Je ne voulais pas vous mettre mal à l'aise, vous embarrasser avec une perception (la mienne) qui serait venue comme un chien dans un jeu de quilles ou un cheveu sur la soupe - que des trucs qui ne donnent pas envie. J'ai beaucoup hésité et je sais que je n'aurais pas dû mais les mots, l'émotion... la facilité ont eu raison de la raison. Je ne cherche rien, je n'attends rien, ni en général, ni de vous en particulier, ça évite les chutes de grande hauteur. Mais j'ai croisé votre regard et j'ai aimé me laisser bercer par le voyage qu'il offrait subrepticement ; l'impression d'hériter d'une place VIP sur un voilier en partance pour les tropiques. Un peu présomptueux sans doute; par ce temps, tout le monde mériterait une place au soleil.

  Je pourrais former des mots ainsi, les uns après les autres, des phrases qui dérouleraient le même itinéraire, de longs chapitres qui me feraient passer pour un obsessionnel à force de décrire la sérénité et le calme qui émanaient de votre écoute, à force de vouloir vous dire ce qu'est un sentiment chaque fois que je vous regarde. Je vous écris ça alors que j'ai commencé ce mail en vous disant que vous n'aurez pas de problème avec moi, vous devez vous demander si vous n'êtes pas malgré tout tombée sur un dingue qui ne lâchera jamais. Rien à craindre. Ceci sera mon dernier message.

 Ce n'est pas un sentiment construit, fruit d'une analyse ou d'une connaissance de l'autre. Bien sûr, je ne vous connais pas alors que vous en savez mille fois plus sur moi. Ce n'est pas un sentiment objectif c'est une émotion, un ressenti qui agit comme une force totalitaire là où on ne s'y attend pas, sans me demander mon avis et, évidemment, encore moins le vôtre. A l'époque on appelait ça un coup de foudre. Puéril, c'est sensé être moi qui incarne l'expérience et le recul.

 Vous ne me devez rien, pas même une réponse et surtout pas de justification, le silence s'entend parfois mieux que ce qu'on n'a pas envie d'entendre.

 Faisons comme si vous étiez moche.

Ça tombe bien, il y a des années, dans un souci écologique et suivant les conseils de Nicolas Hulot, j'ai décidé d'arrêter le thon.

 

L.

10.02.12

 
 

PS:

Ce qui est encore plus puéril c’est que j’ai (pris) l’habitude de ne croire en rien, et en me relisant je laisse insidieusement planer un non-dit chargé d’espérance.

C’est confus, je suis confus, je me confonds en confusion.

Je ne doute pas une seconde du nombre et du poids des raisons de mon leurre vous concernant. Mais il est un fait indéniable, il a (ou il aura) beaucoup de chance. Celle que j’aurais aimé avoir.

Ce sera tout, je ne crois pas, je ne prie pas, c’est la raison pour laquelle vous avez ma parole.

 

 


Par Raoul Louar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 17:05

Je la connaissais depuis des années, peut être même des décennies, et cette simple phrase sonnait un carillon tout particulier pour moi. Hormis le fait qu'elle me confirmait l'état d'avancement de ma finitude, elle mettait un sacré bordel dans ma notion temporelle qui, du coup, se mettait à tirer fort sur l'élastique. C'est vrai, je croyais que c'était hier. Avant de la connaître le temps prenait son temps, avait des allures de goguette et se la coulait douce, en gros, il m'emmerdait. Amitié qui ne disait pas son nom. Amitié qui laissait filtrer le rayon d'une autre lumière. Sans jamais savoir si moi seul la voyait.

Il aurait suffit qu'elle dise oui. Ou non. Il aurait suffit qu'elle dise quelque chose pour que je ne la laisse pas partir. Pourtant, elle est restée silencieuse, et moi

aussi. Nous nous sommes regardés comme les deux gardiens d'un temple qui se feraient face stoïquement, partageant un lourd secret. On ne parvenait pas à se quitter des yeux. Dans mon champ de vision il n'y avait plus qu'elle, elle remplissait à nouveau mon univers, sachant ainsi que les fers avaient été posés et qu'elle était en train, là, à cet instant, de jeter les clés.

Je ne voulais rien d'autre. Je ne voulais plus vivre autrement.

Pourtant, elle a fini par prendre ce foutu train.

Il n'y aura pas d'Eldorado, ni de route poussiéreuse, et le soleil ne se couchera sur aucune volée d'oiseaux migrateurs. En traînant mon sac sur ses roulettes, les dernières images de mon mirage s'évaporaient, la cohue de la gare finissant le démontage du château que mon idéalisme avait si brillamment conçu. Quelle souvenir gardera-t-elle de moi ? Comment s'en souviendra-t-elle ? Je pensais que le fait de me poser ces questions était la preuve de l'incongruité de mon espoir. Le train était parti, emmenant avec lui la part d'irréel que génère toute envie. Je me retrouvais face à une réalité d'une consternante fadeur, entrevoyant pour une fois ce que la vie distribuait de compromis et de frustration.


Par Raoul Louar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 09:06
 
 


 Finalement, non, je n’ai pas eu le courage. J’imagine que c’est comme pour tout le monde, s’en vouloir ne sert à rien.

 Ce matin je l’avais au bout du fil, comme si cette image prenait un tout autre sens en y repensant. Je l’avais au bout du fil et je n’avais plus qu’à le ramener. Mais je n’ai pas eu le courage de lui proposer de boire un verre après son boulot. J’ai lâché ce fil et j’ai raccroché le téléphone quand elle a répondu à la question qui me servait de prétexte à mon appel. J’ai eu beau broder sur un détail à la con, qui me faisait glorieusement gagner au bas mot quinze secondes de conversation supplémentaire, quelques dérisoires secondes de plus de sa voix, si douce, si incroyablement sereine. Une voix qui exprimait une certaine bonne humeur, enjouée même, au point que je me laissais penser qu’elle était contente que je l’appelle. En réalité, une voix si foutrement jeune qu’elle a dû brandir un quelconque drapeau rouge dans un de mes centres de commandement secrets, bloquant toute opération en cours. Je me laissais endormir par la promesse de la rappeler dès que j’avais du nouveau de la part du service Logements. Je m’entendais lui dire au revoir, mes mots essayant de recouvrir le son tonitruant d’une autre voix, tout près, qui hurlait - ordonnait - de l’inviter à prendre un verre avec moi.

Elle était apparue comme un vestige, la rémanence lointaine de quelque chose. C’était la semaine dernière, lors de notre premier entretien. Un regard franc et clair, tombant légèrement, et un sourire qui exprimait tout le contraire de ses yeux un peu tristes. Sa poignée de main avait été douce et lente, une partie de mon cerveau décidait alors d’enregistrer son grain de peau. J’évitais de la regarder directement, l’entretien se passa bien. J’entendais bien les “Ce doit être difficile”, son empathie pour savoir comment ça se passait au niveau alimentaire, ses “N’abandonnez pas, vous avez des ressources, soyez patient”. Et je voyais son regard doux, sa tête légèrement penchée sur le côté, ses doigts qui tenaient le stylo, son écriture fine et petite.

Au moment de prendre congé je lui suggérais de noter un dernier détail qui ne servait à rien d’autre qu’à gagner du temps avec elle, nous étions debouts, elle se pencha pour l’écrire sur son cahier qu’elle avait posé sur la table et elle m’offrit alors un des plus beaux décolletés que j’aie pu voir ses dernières années. Je n’ai pas eu la pudeur de ne pas regarder. J’ai eu ce courage, là où l’espoir n’a pas été aussi fort que l’envie.

 

 


Par Raoul Louar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 09:03

- Mr le Président, expliquez nous cette nouvelle loi issue de la dernière Conférence du Gouvernement Mondial concernant les véhicules neufs. Ceux ci devront tous être blancs, vous confirmez Mr le Président ?
Ne se départissant pas de son rôle institutionnel, le Président se dirige vers un de ses directeurs de cabinet qui lui tend deux plaques, une noire et une blanche, qui ressemblent à du contre plaqué. Il nous regarde avec un sourire et nous invite du geste à le suivre dans les jardins du Palais.
- Vous l'avez compris, il s'agit bien de lutter contre le réchauffement. Comme vous le constatez, ces des deux planches proviennent d'un endroit à température ambiante, dans les 22° si mes informations sont exactes. Nous allons sortir pour pratiquer une expérience qui, je l'espère, sera aussi instructive qu'elle a pu l'être pour tous les membres de la Conférence.  
 Nous le suivons en empruntant la large porte-fenêtre qui ouvre sur le parc, nous retrouvant inondés de soleil, clignant des yeux après avoir goutté à l'atmosphère tamisée du bureau présidentiel. Son directeur de cabinet lui tend une sonde et le Président prend lui même la température des planches.
- Comme je le disais, ces deux planches sont à même température, 22,8°. Maintenant, nous allons les laisser exposées au soleil pendant un quart d'heure puis nous reviendrons prendre leur température, dit-il avec un petit sourire, légèrement docte, réminiscence de son passé médical.
Les journalistes s'empressent de lui poser des questions concernant le caractère obligatoire de cette loi, arguant de ne plus pouvoir choisir la couleur de sa voiture, certains parlant même de privation de liberté ou de monopole monochrome. Il coupe court.
- Tout d'abord, ne me faites pas l'injure d'ignorer que c'est le lot de toutes les lois, leur but est de rendre obligatoire une disposition. Ensuite, lorsque vous constaterez les résultats de notre petite expérience, je peux vous garantir que vos questions seront d'une toute autre nature.
Je me disais que quels que soient ces résultats c'était bien joué. Il influençait notre jugement, éludait les questions gênantes et orientait déjà le cours de l'entretien. Nous avons rejoint le Palais où une collation nous attendait pour patienter. J'en profitais pour préparer la connexion pour envoyer mon article le plus rapidement possible. C'est toujours la course pour les fourmis quand un fruit tombe par terre. Le quart d'heure s'est écoulé et la cohorte présidentielle se remettait en branle vers les jardins. J'imaginais tous ces journalistes en train de se demander ce que pouvait signifier cette démonstration à la Jamy Gourmaud. J'en avais une petite idée de part ma formation et j'étais probablement le seul car je n'étais accompagné que de journalistes politiques. On allait nous parler d'albédo, terme aussi abscons auprès de mes collègues que "sensoriel" pour un bulldozer. La meute se penchait en cercle au dessus des planches comme un troupeau se serait regroupé autour d'une mare douteuse. Le Président avait à notre encontre un regard compatissant. - Bien.
Après avoir esquissé un nouveau sourire, il se saisit de la planche blanche et y apposa la sonde. - 26,7° On sentait bien qu'il préparait son effet, mais je ne me doutais pas qu'il provoquerait des réactions aussi décalées, voire ridicules, auprès des spécialistes des arcanes affairistes et politiciennes une fois la mesure effectuée sur la planche noire. Mais quand le verdict tomba... - 48,9°
C'est devenu le bordel, on se serait crus dans un film catastrophe, les questions fusaient de toutes parts "Ne devrait on pas aussi repeindre tous les batiments ?", "Pourquoi uniquement les véhicules neufs ?". Puis, les plus stupides. " Que faire pour les Grands Lacs ?", "Et l'Amazonie ?", "Comment empêcher une spéculation sur la production de peinture blanche ?", « Allez-vous décréter l'année mondiale de la Mer Blanche ? », et au fond de la salle, « Ou de la bière blanche ? » (véridique). Il fallut attendre un bon moment avant que le cours des questions ras du sol ne se tarissent.
Le Président, parfait dans son rôle de premier décideur, tendait les mains en signe d’apaisement, un peu comme le ferait le chef d'une colonie de vacances qui annoncerait à ses troupes que la sortie à Disneyland était annulée parce que Mickey avait volé la caisse et s'était barré avec Blanche-Neige (pour le plus grand désarroi des Sept Nains uniquement parce que, en fait, Minnie elle s'en fout). Le président avait parfaitement joué le coup et contemplait avec satisfaction l'étendue de son effet, visiblement il avait l'air content, comme si l'annulation de la sortie à Disney pouvait le soulager (on doit se faire des films quand on a une maîtresse qui s'appelle Blanche). La loi sera adoptée, les constructeurs vont communiquer sur cette révolution graphique qui cherchera certainement tôt ou tard d'autres champs d'application. Quand on entendra les industriels nous dire que moins on a de choix quelque part et plus on gagne en liberté ailleurs, je me dirais sans doute qu'il sera déjà trop tard.
L'albédo est la mesure qui détermine la proportion d'énergie lumineuse diffusée ou réfléchie par un objet éclairé. Ce qui signifie que plus un objet est blanc plus il renvoie de chaleur. Inversement, plus il est noir et plus il retient la chaleur. Appliqué à notre planète cela veut dire que plus les glaciers et les pôles fondent, plus la Terre s'assombrit et plus elle continue à se réchauffer. On redécouvre naïvement ce qui se pratique depuis des siècles en Méditerranée et en d'autres régions tropicales, là où les maisons sont méticuleusement recouvertes de chaux blanche pour rafraichir les habitations.
Ma connexion était prête. Le temps que mes confrères - que pour l'occasion j'avais envie d'écrire, cyniquement, en deux mots - retrouvent la définition d'albédo, j'avais une longueur d'avance pour envoyer mon tout premier article dans un web-journal généraliste, m'assurant par la même occasion un scoop et, je l'espère, un nouveau départ.

Par Raoul Louar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 08:55
Ils ne s'étaient plus parlés depuis leur dernier combat. Les ruines de la ville était leur ring, leur théâtre, et aucun spectateur n'était là pour les encourager ou s'émouvoir de leur pugnacité et de leur bravoure. La ville avait été desertée bien avant que les deux protagonistes aient entamé leur duel, seuls, l'un contre l'autre comme deux ultimes univers qui subsistaient. Ils ne se souvenaient plus depuis combien de temps leurs armes n'avaient plus de munitions. La tournure de leurs affrontements les avait amenés à occuper chacun une moitié de la ville. Ce n'était pas la suprématie territoriale qui les animait, seul l'éradication, l'élimination, la mort de l'autre comptait. Chaque fois qu'ils arrivaient à se trouver ils y mettaient une détermination qui les faisait espérer que ce serait la dernière fois, que cette confrontation verrait la mort de l'un ou de l'autre. Que tout ceci pourrait enfin prendre fin. Dire qu'ils se parlaient lorsqu'ils se battaient n'était pas l'exacte vérité. Ils échangeaient plutôt des monologues qui n'avaient pas pour but de communiquer mais qui visaient à les rassurer, chacun avec ses propres arguments, chacun puisant dans le stock des interlocuteurs disparus depuis longtemps un soutien mortuaire sans être mortifère, un réconfort qu'ils ne pouvaient trouver que dans leurs souvenirs. Leurs souvenirs n'étaient plus que l'ultime lien qui les rattachait à leur humanité. Souvenirs exhumés d'une vie oubliée, d'une espérance décatie, d'une civilisation désormais anéantie. Oubliant tout le reste, même le pourquoi, même le comment qui les avait conduits à cet affrontement. Oubliant même depuis quand il n'y avait plus qu'eux. Comme d'un traumatisme dont on efface inconsciemment les circonstances, un vide immense séparait leur vie antérieure peuplée d'être aimés et aimants de leur chaos solitaire. Parfois, il leur arrivait, chacun dans son coin, de tenter de recoller les bouts, de reconstruire les morceaux manquants. Seuls les cauchemars pouvaient être considérés comme la preuve formelle de leur existence. Seule la mort qui s'étalait sous leurs yeux leur signifiait qu'ils étaient vivants. Ce constat les renvoyait toujours aux mêmes questions : vivre, mais pourquoi ? Car, quel pouvait bien être le sens d'une vie s'il n'y a plus que la mort tout autour, si la vie s'était évertuée jusqu'au bout à effacer sa propre trace ? A quoi pouvait servir la vie si elle ne devait plus ensuite exister, si plus rien ne pouvait, ne devait subsister ? Ils avaient beau avoir cesser de contempler les immeubles éventrés ou ceux qui avaient été rasés jusqu'aux fondations ou bien ces gigantesques façades désêchées par la chaleur des bombes comme des peaux parcheminées, la mémoire était une rétine qui ne voyait que les ombres les plus obscures. Ils ne voyaient plus avec leurs yeux mais avec leurs souvenirs et leurs armes étaient devenues les seules cannes d'aveugle dignes de ce nom. L'odeur des corps qui pourrissaient ou des membres, éparses et méconnaissables, qui finissaient de se décomposer dans les entremêlements de gravats et d'acier n'était qu'une piste olfactive laissée par un prédateur invisible qui marquait son territoire. Le monde s'éteignait et il ne restait plus que deux minuscules flammes qui s'étonnaient de n'avoir toujours pas été soufflées par l'haleine du diable.
Par Raoul Louar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 08:50
 

 “Je voudrais que tu sois dépendante de moi. Je t'aime d'envie. Te toucher, un baiser, une gifle, n'importe quoi mais il faut que je touche un être humain.”

 

Elle le prend dans ses bras doucement et le serre contre elle. Pris au dépourvu, il ne sait pas quoi faire de ses bras qui semblent dotés d'une vie propre. Si elle n'avait pas remarqué sa gêne elle aurait cru qu'il faisait des signes à quelqu'un.

- J'ai les mains sales. - Serrez-moi dans vos bras. N'ayez pas peur. Serrez-moi.

 

 Il s'enroule autour d'elle, bien plus grand, jusqu'à la recouvrir presque. Contre elle, il sent sa chaleur, le moindre de ses gestes met leur corps en mouvement, en contact, en communication. Leurs corps échangent les informations d'usage: parfums, odeurs, énergies, ondes. Tous les radars étaient en état d'alerte. Tous les diagnostics étaient au vert. Un sourire béat illuminait son écran mental. Comment allait-il se sortir de cette situation ? Quand cela sera-t-il raisonnable, ou même préférable, de rompre cette prise de lutte pacifique et consentante ? Surtout quand on n'en a pas envie. De quitter ses bras. De quitter son étreinte et la douceur de son parfum. Il l'adorait son parfum. Était-il récent, à la mode ? Ou bien était-ce un vieux parfum devenu introuvable ? Il sent qu'il va devoir la lâcher avant que ce ne soit elle qui le fasse. Ne pas lui montrer ses yeux immanquablement vagues si c'est elle qui rompt l'accolade la première. Alors, ses mains résignées glissent sur ses épaules avec une dernière étreinte avant décollage définitif. Elle le regarde un moment, sans bouger, une force indéfinissable dans les yeux.

- Non, s'il te plait. Serre-moi encore. Longtemps.

Pour une précieuse chaise longue dans le jardin où les mots simples répondent à l'écho des âmes multiples.

 

 


Par Raoul Louar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 13 mai 2011 5 13 /05 /Mai /2011 12:17

nouvelle.jpg 

   Un restaurant chic, typique du VIIIè arrondissement. La moquette y est épaisse pour filtrer les bruits de la ville, les nappes sont blanches et disposées sur plusieurs épaisseurs, les salières et les couverts sont en argent et sur chaque table il y a un gros bouquet printanier et sophistiqué. Pourtant, tout ça semble aussi appuyé que le sourire du Maitre d'Hôtel, comme un ordre poli vu l'addition qui m'attend. Souriez, vous allez casquer. Oui, peut être. Mais je m'en fous, je m'en tamponne le coquillard de ta note, je peux même raquer pour tout le monde si tu m'emmerdes: je viens de gagner au Loto. Le gros, le très gros pactole. Celui pour lequel tout le monde se dirait que c'est immoral. C'est immoral, mais c'est sur moi que c'est tombé. Aujourd'hui c'est mon tour alors ne comptez pas sur moi pour bouder mon plaisir. Putain, qu'est-ce que c'est bon d'avoir du fric ! Je corrige: une telle montagne de fric. Tout d'un coup, personne ne me fait plus peur. Quoi, qu'est ce qu'il a à me regarder, celui là ? On m'installe près de la baie vitrée donnant sur l'avenue, le sentiment que cette vitre est une frontière qui me sépare d'un monde ancien. Pas mal, le fauteuil Louis-quelque-chose. Je ne sais pas si ça va être pratique de manger assis dans un truc pareil, l'impression que je vais être trop loin de mon assiette avec ces accoudoirs qui viennent buter contre le bord de la table. La carte, vas-y, donne, n'aie pas peur. Ton costard coûte surement plus cher que toutes mes fringues réunies, mais aujourd'hui c'est moi le roi puisque je suis client. Tiens, je vais poser les clés de la Porsche sur la table, il arrêtera peut être de se demander si je vais partir en courant avant le café. Bon, c'est vrai que c'est un peu con d'avoir acheté cette bagnole. Avec seulement deux points c'est un peu tendu pour mon permis et pour la vitesse on n'est pas en Allemagne, ici. Par contre dans mon quartier ils ne me regardent plus comme un pestiféré de fin de droits. Surtout cette grosse truie de boulangère qui refusait de me lâcher une baguette s'il me manquait vingt centimes. « Les bons comptes font les bons amis, mon bon monsieur ». J'ai jamais demandé à être ton ami, connasse, tu te crois sur Facebook ? Maintenant, pour le pain, je me gare devant chez elle et je vais l'acheter chez son concurrent. Elle les a déjà bien boudinés mais ça lui fera les pieds. C'est comme le banquier. Si je l'écoutais, c'est lui qui m'aurait fait pleurer avec ses directives-qui-viennent-d'en-haut. C'était les directives ou bien son intéressement qui l'obligeait, le mois dernier, à me faire éponger mes dettes avec un crédit plus long et plus cher que celui dont j'avais besoin ? Tu sais où tu peux l'insérer maintenant ta carte Premium ? J'ai retiré 100000 en liquide pour mes dépenses, le reste je n'y touche pas encore, à part pour la bagnole et la maison. Oui, je me suis logé. C'est même la première chose que je me suis acheté. Enfin, je n'y suis pas encore. En attendant de faire les papiers, signer chez le notaire et débloquer les fonds, je viens de me louer une suite au Plazza. Payée d'avance pour trois mois. Il parait que ça ne se fait pas mais ce n'est pas avec ma carte de retrait Banque Populaire qu'ils allaient me laisser m'installer. C'est le Concierge qui m'a trouvé la Porsche, il m'a certifié que je faisais une bonne affaire, et les concierges des palaces sont des hommes de confiance, il en va de la réputation de l'établissement. Je n'ai mis qu'une semaine pour trouver la maison de mes rêves. Pourtant j'ai eu de la chance, à l'agence ils disaient que c'était de la folie sur le haut de gamme en ce moment. Depuis que le pétrole augmente le fric va dans la pierre maintenant. Ah bon, il allait dans le pétrole avant ? La fille de l'agence n'a pas su me répondre, mais c'était juste pour parler, le flux des capitaux ça n'a jamais été mon dada. En parlant de flux et de dada, je me dis que j'avais peut être un ticket avec elle mais je n'ai pas tilté sur le moment. Forcément, j'ai perdu l'habitude. En rentrant ce soir je demanderai au Concierge s'il n'a pas une autre bonne affaire, du genre taille 38 et 90D. Je me voyais donner une grosse fête dès que j'emménageais, inviter plein de monde. Mais il n'y aura pas de fête, tout le monde m'a jeté. J'ai du squatter un peu trop longtemps chez tous ces gens. Pas mal, la bouteille. Romanée Conti 99, depuis le temps que j'en entends parler. Un peu que je veux goutter, mais tu peux servir plein verre mon grand, je ne vais pas faire le difficile, même à 12 000€ la bouteille. Avec mes petits boulots, c'est la somme que j'ai du grappiller ces deux dernières années. Ah, justement, voilà le plat. Putain, c'est trop beau ! Cette délicatesse dans la composition, et toutes ces couleurs avec cet assemblage de légumes et de sauces, le parfait équilibre des formes et du dressage, on dirait de l'art. Et ce parfum ! J'ai les papilles qui travaillent à mille à l'heure et qui sont en train de produire dix litres de salive. Ce n'est pas que je suis mort de faim – j'ai déjà eu l'occasion de me remplir la panse chez McDo et chez Bébert le Roi du Couscous cette semaine – mais là, je frôle l'extase. Dès la première bouchée j'ai le palais qui explose comme un orgasme de vestale. Je tente une déviation extatique en prenant une gorgée du nectar de Côte de Nuits et c'est encore pire. Enfin, le contraire, je veux dire, pire en mieux. Le mélange des deux saveurs est comme un accord secret entre la pute et la vierge et j'entre dans une espèce de transe dévote à coté de laquelle l'illumination de Bouddha serait un rot de carmélite répudiée. C'est à peine si je remarque les regards de la bourgeoisie au palais blasé braqués sur moi, il devait s'échapper de mes cordes vocales quelque son qui devait heurter la bienséance et dont je n'avais que foutre, exigeant même de féliciter sur-le-champ le génie de l'artificier, que dis-je, du pyrotechnicien qui avait ébloui tout mon appareil digestif et sensoriel. Si je pouvais aussi embrasser le vigneron. Non. Tant pis. Le message sera transmis. Ah, très bien, merci quand même. C'est lui qui me remercie. Sont pas là pour déconner, ici. La note, oui. Bonne idée, la serviette chaude. Juste à temps pour étouffer un rot tonitruant. Pardon. Regards noirs. Ça va, j'ai dit pardon. Ils s'autorisent à roter à partir de combien ? Moi – je regarde la note – à 12 800€ je prends le droit. Je sors une liasse et je laisse vulgairement trôner les billets sur la table. Je n'avais jamais vu de billets de 1000. Il y en a toute une pile, vautrés les uns sur les autres. Je les regarde, plus vraiment fier de moi mais simplement soulagé de ne plus avoir à m'inquiéter pour mon avenir et celui de mes gosses. Si je veux, je peux retourner à la banque et me remplir les poches à m'en faire péter les coutures, tout dépenser et recommencer, encore et encore. Le premier pauvre que je croise, je lui en donne un. Tiens, peut être à lui, dehors, s'il est encore là quand je sors. Le Maitre d'Hôtel se sert avec une gestuelle de croupier qui me donne l'impression d'être Daniel Craig dans Casino Royale – et, mentalement j'émets un petit gémissement en pensant à Vesper Lynd. Pendant qu'il passe les billets au détecteur et prépare ma monnaie je m'interroge sur le pourboire à laisser. Cent euros me semble correct, moins me ferait passer pour un pingre, plus pour un nouveau riche. Quelques regards soulagés m'accompagnent vers la sortie, le Maitre d'Hôtel et ses serviteurs me remercient très aimablement et je franchis la porte, satisfait et repu, content de mon affaire et avec à l'esprit celle que je ne vais pas tarder à réclamer au Concierge du Plazza. Je déambule en descendant l'avenue Montaigne vers la Seine, humant les parfums des marronniers en fleurs. De longues limousines se garent dans les contre-allées, déversant leurs flots de richissimes clientes dans les boutiques Haute-Couture qui font le fleuron de notre belle capitale quand je prends conscience d'une légère douleur aux côtes, comme un point de côté. Je me dis que j'ai du manger trop vite et je place mes doigts sur le flanc pour me soulager en prenant une grande bouffée d'air. Mais ma vue se met à se brouiller, la douleur se fait plus vive, je me sens faible, très faible. Je regarde ma main et elle est pleine de sang. En me penchant en avant pour inspecter mon ventre je perds l’équilibre et je me retrouve à rouler au pied d'un platane. Affalé de tout mon long entre la grille du pied de l’arbre et le caniveau, le temps de réaliser que je pisse le sang en voyant ma chemise devenue toute rouge, un mec en loques tenant un couteau dans sa main se sert directement dans ma poche et me déleste de ma liasse avec un grand sourire puant.

Enculés de pauvres !

Par Raoul Louar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 16 avril 2011 6 16 /04 /Avr /2011 09:27

 

moon.jpg

    Je suis dans un restaurant chic, typique de la banlieue ouest. Sur les tables il y a de grandes nappes blanches, les salières et les couverts sont en argent, il y a un gros bouquet de fleurs. Des amis nous rejoignent à une table ronde, l'ambiance est détendue et teintée d'humour; quelques invectives ironiques fusent entre nous. Avec un ami, nous nous retrouvons vautrés dans un canapé, chemise baillante. Nous voyant, le serveur fulmine et nous laisse pantois par sa réaction. Elle surenchère, je lui fais honte, je me fais engueulé comme un gamin, je ne sais pas si nos enfants sont présents. Il y a une boulette de shit quelque part, une petite bille parfaitement ronde, je sais que j'y renonce. Un client vient à notre table pour nous reprocher notre comportement et tente discrètement de voler mon Zippo sur la table. Mon ami le surprend, échanges houleux, les insultent pleuvent. Le client est un Dandy rondouillard aux cheveux longs et bouclés. Il me provoque, je me lève, elle s'interpose en me reprochant une nouvelle fois mon attitude, anicroches entre elle et moi devant tout le monde. Elle porte une robe orange à bretelles sur un tee shirt et des collants blancs et des bottes noires.

    Une réception en plein air la nuit. Beaucoup de monde et je suis le centre d'intérêt: anniversaire, hommage, célébration ? Je suis très tendu, les comportements à mon égard son inamicaux et critiques. Les hommes, mais surtout les femmes me prennent violemment à partie, impossible de m'expliquer, je suis interrompu dans chacune de mes justifications. Elle est là et participe à cette colère. Je ne fuis pas mais tente de détourner cette tension en me mélangeant aux enfants, ils ont plusieurs origines ethniques mais sont surtout d'origine indienne. Commence une musique, des enfants indiens me sourient et chantent timidement. J'entends des tablas indiens, très rythmés, la musique s'amplifie. Je tente de chanter avec eux. Quelque chose nous lie spirituellement, un jeu de grimaces et de simagrées faisant partie de la chanson commence. Je me demande si je dois rester spectateur ou si je dois répondre à ce jeu musical avec cet enfant pas très beau. J'arrive à parler avec une femme, la tension diminue, je ne sais pas qui elle est mais c'est comme si elle représentait toutes les personnes qui s'étaient attaquées à moi. Il y a une grande compassion dans le regard des enfants, je suis entouré par eux, les hommes ont disparu. Il me manque quelque chose, je ne me souviens pas de la fin de mon rêve. Je me réveille plein de justifications à l'esprit concernant l'incident du restaurant, alors qu'en face du Dandy j'étais prêt à répondre à ses provocations, voulant le frapper. Puis, je me souviens que j'étais prêt à régler l'addition pour toutes les tables, car j'étais très riche. Dans ma brume du réveil, je faisais tout ça pour elle.



    Deux jours plus tard.

    Il y a une fête. Je suis avec ma mère, elle est en forme et a le sourire. Je tiens une femme par la main, nous sautons sur place au rythme de la musique. Au fur et à mesure de nos tressautements quelque chose me gêne dans la bouche, une dent qui s'est détachée et que je remets en place. Je reviens dans la fête mais cette gêne ne s'en va pas et s'accentue, d'autres dents m'encombrent la bouche. Je finis par aller aux toilettes et je crache plusieurs dents complètement pourries et noires. J'extrais même de ma bouche un énorme appareil dentaire qui ressemble à ces broches qu'on fixe sur une grosse fracture de la jambe. Je me demande comment cette chose a pu être placée dans ma bouche. Dans mon esprit ça doit être un bridge ou une couronne, je ne sais pas. Je crache dans le lavabo, je me regarde dans la glace, il manque toutes les dents du côté droit. Dans le miroir je vois mon père, il est debout juste derrière moi, stoïque et immobile dans un beau costume de laine grise. Il est impeccable et me regarde sans que je puisse dire s'il me voit. Je me jette dans ses bras en lui disant à quel point je l'aime. Je me réveille la peur au ventre, je vais faire pas mal de route aujourd'hui et je n'ignore pas la symbolique de ce rêve. Je finis par me rendormir et je me retrouve dans un nouveau rêve où le précédent reste prégnant. Je suis sur une immense colline au sommet de laquelle il y a un gigantesque hangar, et au dessus duquel flotte, à peine à quelques mètres au dessus, un très grand dirigeable. Il l'effleure presque et semble avoir du mal à l'éviter ou à reprendre de l'altitude. Je me souviens du rêve précédent et je vois tout ça comme une alerte. Je prends mes jambes à mon cou et je détale le plus loin possible alors que le dirigeable commence à s'affaisser sur le hangar. Ses formes souples, évoquant une baudruche en train de se dégonfler, se répandent sur tout le monde et je continue de fuir, m'évitant d'être enseveli par l'enveloppe du Zeppelin. Il y avait quelques personnes autour de moi et je ne les vois pas courir, je m'en fous. Je me jette dans une Mini rouge et je fuis sur cette colline à toute vitesse, il commence à pleuvoir, il commence à y avoir de la circulation, je me faufile mais je suis obligé de m'arrêter, j'ignore pourquoi. Je me retrouve à nouveau sur la colline et je suis alors dans un environnement de Far West sur un train à vapeur qui circule sur des rails ridiculement étroits. Eux-mêmes sont sur une voie perchée sur un très haut talus. Le train démarre et au moment où il commence à prendre de la vitesse je saute du train et je me retrouve avec un club de golf dans les mains à taper doucement dans plusieurs balles sur une pente qui les éparpille. Je tape à nouveau plusieurs fois dans les balles pour les récupérer, c'est la fin du rêve, les images s'estompent et j'ai la vague impression de me retrouver sur un cheval – à moins que je ne joue avec les commandes de la Mini dont le tableau de bord ma fascine – et partir en solitaire.



    Dix jours plus tard, cette nuit.

    Nous sommes aujourd'hui et je suis à l'école, au collège ou au lycée, je ne sais pas. Je suis dans une classe avec des élèves plus jeunes que mes enfants. Je suis moi-même un élève. La prof me reprend pour la tenue de mon cahier qui ne lui plait pas et me montre en (contre) exemple pour la classe. Au cours d'une séance de sport, je reprends l'avantage sur les autres élèves et je suis conscient que c'est grâce à mon age et mon expérience de sportif. Je remarque une très belle jeune fille qui semble n'avoir que 16 ans alors que je sais que c'est une adulte. Elle est dans ma classe et ça me semble normal. Bien que j'ai une image d'elle très précise dans ma tête je ne la décrirais pas, elle m'est inconnue. Elle est timide, je surprends son regard sur moi et sur ma barbe, elle me scrute maladroitement, je sens une immense douceur en elle, comme une bulle de silence. Vient la fin des cours et la sortie de l'école, il pleut et il commence à faire nuit. Elle est derrière moi et nous marchons dans une rue à forte pente. Elle me rejoint et pour nous aider – je sens sa main dans mon dos - nous gravissons cette rue en nous tenant par la main puis par la taille. Il pleut de plus en plus mais ses cheveux longs ne semblent pas mouillés, nos routes se séparent, nous sommes face à face, elle me sourit et ses mains sont toujours sur moi, alors je l'empoigne et la serre contre moi pour l'embrasser. Ses lèvres sont d'une infinie douceur et son rouge à lèvres n'a aucun goût. Nous nous mettons d'accord pour nous retrouver le lendemain. Je suis content de croire que je suis à nouveau amoureux. Je rentre chez moi et je me perds, je ne me souviens plus de mon adresse, je suis devant un immeuble qui ressemble à celui où j'habite mais je ne reconnais pas l'entrée.

 

 


Par Raoul Louar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 15 avril 2011 5 15 /04 /Avr /2011 12:31

 



     Son goût est déjà une errance, un papier en feu soulevé par le souffle de la nuit. La vie est plus cynique que cruelle, elle démaç mains sur les yeux onne les illusions jusqu'à la charpente, ôtant, brique à brique, chaque espoir du Domaine des possibles.

Niagara Falls, Ontario. C'était écrit au cul du Zippo. Il était ciselé sur toutes ses faces, et sur la mince bande de métal qui ne l'était pas - un mince rectangle vertical, un espace était prévu pour y graver ce qu'on voulait. Dans une petite échoppe derrière les chutes, elle y fit inscrire: "C to L". D'elle à moi. See to hell. Oui, on se reverrait en enfer. Au fil de toutes ces années c'était devenu une ritournelle entre nous. Ça nous évitait de nous envoyer des "va-te-faire-foutre" à la gueule et ça nous permettait d'entretenir aussi notre unique signe d'appartenance. Elle à moi. Je m'évertuais davantage à le lui rappeler que de la convier à un ultime rendez vous chez le cornu. Mais dans la réalité on n'a jamais eu de ritournelle, de phrases clés seules connues de nous. Pas de relique qui aurait pu trouver sa place sur l'autel de notre culture amoureuse. Pas de petites balises éparses sur notre route lorsqu'on se retournait. On ne se retournait jamais. Elle brassait le présent, fermentait le futur et laissait reposer éternellement le passé. Le nôtre.  Sur notre route on ne regardait jamais nos propres traces, les siennes lui suffisaient.
    L'envie ce n'est pas le désir charnel, c'est le besoin de proximité, être auprès de l'autre, franchir cette porte ouverte sur son univers et voir sa lumière. La chair n'est que l'ultime étape du voyage vers l'autre. Croire à l'inverse n'est rien d'autre qu'une forme détournée d'onanisme. Croire à l'inverse c'est rester seul.

       Résonance particulière quand le marteau du doute frappe la cloche du réel: cet après midi j'ai croisé une femme, sublime. Le doigt en marque page dans le Scriptorium de Paul Auster, je prenais le métro pour rentrer. Il était plein et, en attendant que les voyageurs descendent, je l'ai aperçue à travers la vitre avant d'y monter. De taille moyenne et brune, elle se tenait debout, elle était bien habillée et tenait son manteau sous le bras. Suffisamment de monde était descendu pour pouvoir s'assoir. C'est ce qu'elle fit, et en face d'elle une place s'était également libérée et je la pris. Elle semblait plus vraisemblablement d'origine chinoise que japonaise, mais comment en être certain. Et puis quelle importance, elle était tellement belle qu'il m'était impossible de regarder ailleurs. Elle avait de petites mains et ses doigts étaient très fins. Comme les mains d'une enfant alors qu'elle avait dépassé la trentaine. Ses pommettes étaient hautes et larges et ses lèvres étaient bien charnues. Elle possédait un contraste qui m'interpelle chez certaines femmes, fait de froideur et de sensibilité, esquisse de frontières internes en perpétuel mouvement. Mais ce qu'elle possédait de plus troublant était sa chevelure. Noire bien sûr, mais parcourue de courbes et d'ondoyances qui finissaient de m'hypnotiser. Son visage recélait un parfait dosage de douceur, de gravité et de distinction pour m'interroger sur ce qu'elle était vraiment. Nos regards se croisèrent plusieurs fois, elle restait stoïque et impénétrable, et tous les mystères de son exotique origine l'entouraient d'un halo sacré.
    Je ne parvins à aucun moment à débusquer le mot ou la phrase qui aurait pu amorcer la conversation et lorsqu'elle descendit à Louis Blanc j'ai regretté - sans scrupule - de ne pas lui avoir emboité le pas. Pour la voir quelques instants de plus. Pour garder dans mon champ de vision la présence régénératrice de cette image furtive d'un espoir quelconque.  Elle s'évapora sur le quai, d'une démarche indolente, comme le signe d'une invitation. Je poursuivais mon voyage en emportant avec moi l'image délétère de cette chevelure qui lui cachait en permanence une partie du visage, et en envoyant se faire foutre Paul Auster et son génial Mr Blank.

     Où sont ses lèvres, veines de Pandore ? J'avance à travers le passé, je fixe la raison sur demain, je pue d'attendre. Rentrer en terre, être l'insecte, la galerie souterraine, le végétal sans lumière. Faire de la boue l'isolant du monde et croire encore à l'incroyable. Croire à l'horizon.

Par Raoul Louar
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés