Sale con.
..!°!..
raOul
Sale con.
..!°!..
Vous n'aurez pas de problème avec moi. Je ne voulais pas vous mettre mal à l'aise, vous embarrasser avec une perception (la mienne) qui serait venue comme un chien dans un jeu de quilles ou un cheveu sur la soupe - que des trucs qui ne donnent pas envie. J'ai beaucoup hésité et je sais que je n'aurais pas dû mais les mots, l'émotion... la facilité ont eu raison de la raison. Je ne cherche rien, je n'attends rien, ni en général, ni de vous en particulier, ça évite les chutes de grande hauteur. Mais j'ai croisé votre regard et j'ai aimé me laisser bercer par le voyage qu'il offrait subrepticement ; l'impression d'hériter d'une place VIP sur un voilier en partance pour les tropiques. Un peu présomptueux sans doute; par ce temps, tout le monde mériterait une place au soleil.
Je pourrais former des mots ainsi, les uns après les autres, des phrases qui dérouleraient le même itinéraire, de longs chapitres qui me feraient passer pour un obsessionnel à force de décrire la sérénité et le calme qui émanaient de votre écoute, à force de vouloir vous dire ce qu'est un sentiment chaque fois que je vous regarde. Je vous écris ça alors que j'ai commencé ce mail en vous disant que vous n'aurez pas de problème avec moi, vous devez vous demander si vous n'êtes pas malgré tout tombée sur un dingue qui ne lâchera jamais. Rien à craindre. Ceci sera mon dernier message.
Ce n'est pas un sentiment construit, fruit d'une analyse ou d'une connaissance de l'autre. Bien sûr, je ne vous connais pas alors que vous en savez mille fois plus sur moi. Ce n'est pas un sentiment objectif c'est une émotion, un ressenti qui agit comme une force totalitaire là où on ne s'y attend pas, sans me demander mon avis et, évidemment, encore moins le vôtre. A l'époque on appelait ça un coup de foudre. Puéril, c'est sensé être moi qui incarne l'expérience et le recul.
Vous ne me devez rien, pas même une réponse et surtout pas de justification, le silence s'entend parfois mieux que ce qu'on n'a pas envie d'entendre.
Faisons comme si vous étiez moche.
Ça tombe bien, il y a des années, dans un souci écologique et suivant les conseils de Nicolas Hulot, j'ai décidé d'arrêter le thon.
L.
10.02.12
PS:
Ce qui est encore plus puéril c’est que j’ai (pris) l’habitude de ne croire en rien, et en me relisant je laisse insidieusement planer un non-dit chargé d’espérance.
C’est confus, je suis confus, je me confonds en confusion.
Je ne doute pas une seconde du nombre et du poids des raisons de mon leurre vous concernant. Mais il est un fait indéniable, il a (ou il aura) beaucoup de chance. Celle que j’aurais aimé avoir.
Ce sera tout, je ne crois pas, je ne prie pas, c’est la raison pour laquelle vous avez ma parole.
Je la connaissais depuis des années, peut être même des décennies, et cette simple phrase sonnait un carillon tout particulier pour moi. Hormis le fait qu'elle me confirmait l'état d'avancement de ma finitude, elle mettait un sacré bordel dans ma notion temporelle qui, du coup, se mettait à tirer fort sur l'élastique. C'est vrai, je croyais que c'était hier. Avant de la connaître le temps prenait son temps, avait des allures de goguette et se la coulait douce, en gros, il m'emmerdait. Amitié qui ne disait pas son nom. Amitié qui laissait filtrer le rayon d'une autre lumière. Sans jamais savoir si moi seul la voyait.
Il aurait suffit qu'elle dise oui. Ou non. Il aurait suffit qu'elle dise quelque chose pour que je ne la laisse pas partir. Pourtant, elle est restée silencieuse, et moi
aussi. Nous nous sommes regardés comme les deux gardiens d'un temple qui se feraient face stoïquement, partageant un lourd secret. On ne parvenait pas à se quitter des yeux. Dans mon champ de vision il n'y avait plus qu'elle, elle remplissait à nouveau mon univers, sachant ainsi que les fers avaient été posés et qu'elle était en train, là, à cet instant, de jeter les clés.
Je ne voulais rien d'autre. Je ne voulais plus vivre autrement.
Pourtant, elle a fini par prendre ce foutu train.
Il n'y aura pas d'Eldorado, ni de route poussiéreuse, et le soleil ne se couchera sur aucune volée d'oiseaux migrateurs. En traînant mon sac sur ses roulettes, les dernières images de mon mirage s'évaporaient, la cohue de la gare finissant le démontage du château que mon idéalisme avait si brillamment conçu. Quelle souvenir gardera-t-elle de moi ? Comment s'en souviendra-t-elle ? Je pensais que le fait de me poser ces questions était la preuve de l'incongruité de mon espoir. Le train était parti, emmenant avec lui la part d'irréel que génère toute envie. Je me retrouvais face à une réalité d'une consternante fadeur, entrevoyant pour une fois ce que la vie distribuait de compromis et de frustration.
Finalement, non, je n’ai pas eu le courage. J’imagine que c’est comme pour tout le monde, s’en vouloir ne sert à rien.
Ce matin je l’avais au bout du fil, comme si cette image prenait un tout autre sens en y repensant. Je l’avais au bout du fil et je n’avais plus qu’à le ramener. Mais je n’ai pas eu le courage de lui proposer de boire un verre après son boulot. J’ai lâché ce fil et j’ai raccroché le téléphone quand elle a répondu à la question qui me servait de prétexte à mon appel. J’ai eu beau broder sur un détail à la con, qui me faisait glorieusement gagner au bas mot quinze secondes de conversation supplémentaire, quelques dérisoires secondes de plus de sa voix, si douce, si incroyablement sereine. Une voix qui exprimait une certaine bonne humeur, enjouée même, au point que je me laissais penser qu’elle était contente que je l’appelle. En réalité, une voix si foutrement jeune qu’elle a dû brandir un quelconque drapeau rouge dans un de mes centres de commandement secrets, bloquant toute opération en cours. Je me laissais endormir par la promesse de la rappeler dès que j’avais du nouveau de la part du service Logements. Je m’entendais lui dire au revoir, mes mots essayant de recouvrir le son tonitruant d’une autre voix, tout près, qui hurlait - ordonnait - de l’inviter à prendre un verre avec moi.
Elle était apparue comme un vestige, la rémanence lointaine de quelque chose. C’était la semaine dernière, lors de notre premier entretien. Un regard franc et clair, tombant légèrement, et un sourire qui exprimait tout le contraire de ses yeux un peu tristes. Sa poignée de main avait été douce et lente, une partie de mon cerveau décidait alors d’enregistrer son grain de peau. J’évitais de la regarder directement, l’entretien se passa bien. J’entendais bien les “Ce doit être difficile”, son empathie pour savoir comment ça se passait au niveau alimentaire, ses “N’abandonnez pas, vous avez des ressources, soyez patient”. Et je voyais son regard doux, sa tête légèrement penchée sur le côté, ses doigts qui tenaient le stylo, son écriture fine et petite.
Au moment de prendre congé je lui suggérais de noter un dernier détail qui ne servait à rien d’autre qu’à gagner du temps avec elle, nous étions debouts, elle se pencha pour l’écrire sur son cahier qu’elle avait posé sur la table et elle m’offrit alors un des plus beaux décolletés que j’aie pu voir ses dernières années. Je n’ai pas eu la pudeur de ne pas regarder. J’ai eu ce courage, là où l’espoir n’a pas été aussi fort que l’envie.
“Je voudrais que tu sois dépendante de moi. Je t'aime d'envie. Te toucher, un baiser, une gifle, n'importe quoi mais il faut que je touche un être humain.”
Elle le prend dans ses bras doucement et le serre contre elle. Pris au dépourvu, il ne sait pas quoi faire de ses bras qui semblent dotés d'une vie propre. Si elle n'avait pas remarqué sa gêne elle aurait cru qu'il faisait des signes à quelqu'un.
- J'ai les mains sales. - Serrez-moi dans vos bras. N'ayez pas peur. Serrez-moi.
Il s'enroule autour d'elle, bien plus grand, jusqu'à la recouvrir presque. Contre elle, il sent sa chaleur, le moindre de ses gestes met leur corps en mouvement, en contact, en communication. Leurs corps échangent les informations d'usage: parfums, odeurs, énergies, ondes. Tous les radars étaient en état d'alerte. Tous les diagnostics étaient au vert. Un sourire béat illuminait son écran mental. Comment allait-il se sortir de cette situation ? Quand cela sera-t-il raisonnable, ou même préférable, de rompre cette prise de lutte pacifique et consentante ? Surtout quand on n'en a pas envie. De quitter ses bras. De quitter son étreinte et la douceur de son parfum. Il l'adorait son parfum. Était-il récent, à la mode ? Ou bien était-ce un vieux parfum devenu introuvable ? Il sent qu'il va devoir la lâcher avant que ce ne soit elle qui le fasse. Ne pas lui montrer ses yeux immanquablement vagues si c'est elle qui rompt l'accolade la première. Alors, ses mains résignées glissent sur ses épaules avec une dernière étreinte avant décollage définitif. Elle le regarde un moment, sans bouger, une force indéfinissable dans les yeux.
- Non, s'il te plait. Serre-moi encore. Longtemps.
Pour une précieuse chaise longue dans le jardin où les mots simples répondent à l'écho des âmes multiples.
Un restaurant chic, typique du VIIIè arrondissement. La moquette y est épaisse pour filtrer les bruits de la ville, les nappes sont blanches et disposées sur plusieurs épaisseurs, les salières et les couverts sont en argent et sur chaque table il y a un gros bouquet printanier et sophistiqué. Pourtant, tout ça semble aussi appuyé que le sourire du Maitre d'Hôtel, comme un ordre poli vu l'addition qui m'attend. Souriez, vous allez casquer. Oui, peut être. Mais je m'en fous, je m'en tamponne le coquillard de ta note, je peux même raquer pour tout le monde si tu m'emmerdes: je viens de gagner au Loto. Le gros, le très gros pactole. Celui pour lequel tout le monde se dirait que c'est immoral. C'est immoral, mais c'est sur moi que c'est tombé. Aujourd'hui c'est mon tour alors ne comptez pas sur moi pour bouder mon plaisir. Putain, qu'est-ce que c'est bon d'avoir du fric ! Je corrige: une telle montagne de fric. Tout d'un coup, personne ne me fait plus peur. Quoi, qu'est ce qu'il a à me regarder, celui là ? On m'installe près de la baie vitrée donnant sur l'avenue, le sentiment que cette vitre est une frontière qui me sépare d'un monde ancien. Pas mal, le fauteuil Louis-quelque-chose. Je ne sais pas si ça va être pratique de manger assis dans un truc pareil, l'impression que je vais être trop loin de mon assiette avec ces accoudoirs qui viennent buter contre le bord de la table. La carte, vas-y, donne, n'aie pas peur. Ton costard coûte surement plus cher que toutes mes fringues réunies, mais aujourd'hui c'est moi le roi puisque je suis client. Tiens, je vais poser les clés de la Porsche sur la table, il arrêtera peut être de se demander si je vais partir en courant avant le café. Bon, c'est vrai que c'est un peu con d'avoir acheté cette bagnole. Avec seulement deux points c'est un peu tendu pour mon permis et pour la vitesse on n'est pas en Allemagne, ici. Par contre dans mon quartier ils ne me regardent plus comme un pestiféré de fin de droits. Surtout cette grosse truie de boulangère qui refusait de me lâcher une baguette s'il me manquait vingt centimes. « Les bons comptes font les bons amis, mon bon monsieur ». J'ai jamais demandé à être ton ami, connasse, tu te crois sur Facebook ? Maintenant, pour le pain, je me gare devant chez elle et je vais l'acheter chez son concurrent. Elle les a déjà bien boudinés mais ça lui fera les pieds. C'est comme le banquier. Si je l'écoutais, c'est lui qui m'aurait fait pleurer avec ses directives-qui-viennent-d'en-haut. C'était les directives ou bien son intéressement qui l'obligeait, le mois dernier, à me faire éponger mes dettes avec un crédit plus long et plus cher que celui dont j'avais besoin ? Tu sais où tu peux l'insérer maintenant ta carte Premium ? J'ai retiré 100000 en liquide pour mes dépenses, le reste je n'y touche pas encore, à part pour la bagnole et la maison. Oui, je me suis logé. C'est même la première chose que je me suis acheté. Enfin, je n'y suis pas encore. En attendant de faire les papiers, signer chez le notaire et débloquer les fonds, je viens de me louer une suite au Plazza. Payée d'avance pour trois mois. Il parait que ça ne se fait pas mais ce n'est pas avec ma carte de retrait Banque Populaire qu'ils allaient me laisser m'installer. C'est le Concierge qui m'a trouvé la Porsche, il m'a certifié que je faisais une bonne affaire, et les concierges des palaces sont des hommes de confiance, il en va de la réputation de l'établissement. Je n'ai mis qu'une semaine pour trouver la maison de mes rêves. Pourtant j'ai eu de la chance, à l'agence ils disaient que c'était de la folie sur le haut de gamme en ce moment. Depuis que le pétrole augmente le fric va dans la pierre maintenant. Ah bon, il allait dans le pétrole avant ? La fille de l'agence n'a pas su me répondre, mais c'était juste pour parler, le flux des capitaux ça n'a jamais été mon dada. En parlant de flux et de dada, je me dis que j'avais peut être un ticket avec elle mais je n'ai pas tilté sur le moment. Forcément, j'ai perdu l'habitude. En rentrant ce soir je demanderai au Concierge s'il n'a pas une autre bonne affaire, du genre taille 38 et 90D. Je me voyais donner une grosse fête dès que j'emménageais, inviter plein de monde. Mais il n'y aura pas de fête, tout le monde m'a jeté. J'ai du squatter un peu trop longtemps chez tous ces gens. Pas mal, la bouteille. Romanée Conti 99, depuis le temps que j'en entends parler. Un peu que je veux goutter, mais tu peux servir plein verre mon grand, je ne vais pas faire le difficile, même à 12 000€ la bouteille. Avec mes petits boulots, c'est la somme que j'ai du grappiller ces deux dernières années. Ah, justement, voilà le plat. Putain, c'est trop beau ! Cette délicatesse dans la composition, et toutes ces couleurs avec cet assemblage de légumes et de sauces, le parfait équilibre des formes et du dressage, on dirait de l'art. Et ce parfum ! J'ai les papilles qui travaillent à mille à l'heure et qui sont en train de produire dix litres de salive. Ce n'est pas que je suis mort de faim – j'ai déjà eu l'occasion de me remplir la panse chez McDo et chez Bébert le Roi du Couscous cette semaine – mais là, je frôle l'extase. Dès la première bouchée j'ai le palais qui explose comme un orgasme de vestale. Je tente une déviation extatique en prenant une gorgée du nectar de Côte de Nuits et c'est encore pire. Enfin, le contraire, je veux dire, pire en mieux. Le mélange des deux saveurs est comme un accord secret entre la pute et la vierge et j'entre dans une espèce de transe dévote à coté de laquelle l'illumination de Bouddha serait un rot de carmélite répudiée. C'est à peine si je remarque les regards de la bourgeoisie au palais blasé braqués sur moi, il devait s'échapper de mes cordes vocales quelque son qui devait heurter la bienséance et dont je n'avais que foutre, exigeant même de féliciter sur-le-champ le génie de l'artificier, que dis-je, du pyrotechnicien qui avait ébloui tout mon appareil digestif et sensoriel. Si je pouvais aussi embrasser le vigneron. Non. Tant pis. Le message sera transmis. Ah, très bien, merci quand même. C'est lui qui me remercie. Sont pas là pour déconner, ici. La note, oui. Bonne idée, la serviette chaude. Juste à temps pour étouffer un rot tonitruant. Pardon. Regards noirs. Ça va, j'ai dit pardon. Ils s'autorisent à roter à partir de combien ? Moi – je regarde la note – à 12 800€ je prends le droit. Je sors une liasse et je laisse vulgairement trôner les billets sur la table. Je n'avais jamais vu de billets de 1000. Il y en a toute une pile, vautrés les uns sur les autres. Je les regarde, plus vraiment fier de moi mais simplement soulagé de ne plus avoir à m'inquiéter pour mon avenir et celui de mes gosses. Si je veux, je peux retourner à la banque et me remplir les poches à m'en faire péter les coutures, tout dépenser et recommencer, encore et encore. Le premier pauvre que je croise, je lui en donne un. Tiens, peut être à lui, dehors, s'il est encore là quand je sors. Le Maitre d'Hôtel se sert avec une gestuelle de croupier qui me donne l'impression d'être Daniel Craig dans Casino Royale – et, mentalement j'émets un petit gémissement en pensant à Vesper Lynd. Pendant qu'il passe les billets au détecteur et prépare ma monnaie je m'interroge sur le pourboire à laisser. Cent euros me semble correct, moins me ferait passer pour un pingre, plus pour un nouveau riche. Quelques regards soulagés m'accompagnent vers la sortie, le Maitre d'Hôtel et ses serviteurs me remercient très aimablement et je franchis la porte, satisfait et repu, content de mon affaire et avec à l'esprit celle que je ne vais pas tarder à réclamer au Concierge du Plazza. Je déambule en descendant l'avenue Montaigne vers la Seine, humant les parfums des marronniers en fleurs. De longues limousines se garent dans les contre-allées, déversant leurs flots de richissimes clientes dans les boutiques Haute-Couture qui font le fleuron de notre belle capitale quand je prends conscience d'une légère douleur aux côtes, comme un point de côté. Je me dis que j'ai du manger trop vite et je place mes doigts sur le flanc pour me soulager en prenant une grande bouffée d'air. Mais ma vue se met à se brouiller, la douleur se fait plus vive, je me sens faible, très faible. Je regarde ma main et elle est pleine de sang. En me penchant en avant pour inspecter mon ventre je perds l’équilibre et je me retrouve à rouler au pied d'un platane. Affalé de tout mon long entre la grille du pied de l’arbre et le caniveau, le temps de réaliser que je pisse le sang en voyant ma chemise devenue toute rouge, un mec en loques tenant un couteau dans sa main se sert directement dans ma poche et me déleste de ma liasse avec un grand sourire puant.
Enculés de pauvres !
Je suis dans un restaurant chic, typique de la banlieue ouest. Sur les tables il y a de grandes nappes blanches, les salières et les couverts sont en argent, il y a un gros bouquet de fleurs. Des amis nous rejoignent à une table ronde, l'ambiance est détendue et teintée d'humour; quelques invectives ironiques fusent entre nous. Avec un ami, nous nous retrouvons vautrés dans un canapé, chemise baillante. Nous voyant, le serveur fulmine et nous laisse pantois par sa réaction. Elle surenchère, je lui fais honte, je me fais engueulé comme un gamin, je ne sais pas si nos enfants sont présents. Il y a une boulette de shit quelque part, une petite bille parfaitement ronde, je sais que j'y renonce. Un client vient à notre table pour nous reprocher notre comportement et tente discrètement de voler mon Zippo sur la table. Mon ami le surprend, échanges houleux, les insultent pleuvent. Le client est un Dandy rondouillard aux cheveux longs et bouclés. Il me provoque, je me lève, elle s'interpose en me reprochant une nouvelle fois mon attitude, anicroches entre elle et moi devant tout le monde. Elle porte une robe orange à bretelles sur un tee shirt et des collants blancs et des bottes noires.
Une réception en plein air la nuit. Beaucoup de monde et je suis le centre d'intérêt: anniversaire, hommage, célébration ? Je suis très tendu, les comportements à mon égard son inamicaux et critiques. Les hommes, mais surtout les femmes me prennent violemment à partie, impossible de m'expliquer, je suis interrompu dans chacune de mes justifications. Elle est là et participe à cette colère. Je ne fuis pas mais tente de détourner cette tension en me mélangeant aux enfants, ils ont plusieurs origines ethniques mais sont surtout d'origine indienne. Commence une musique, des enfants indiens me sourient et chantent timidement. J'entends des tablas indiens, très rythmés, la musique s'amplifie. Je tente de chanter avec eux. Quelque chose nous lie spirituellement, un jeu de grimaces et de simagrées faisant partie de la chanson commence. Je me demande si je dois rester spectateur ou si je dois répondre à ce jeu musical avec cet enfant pas très beau. J'arrive à parler avec une femme, la tension diminue, je ne sais pas qui elle est mais c'est comme si elle représentait toutes les personnes qui s'étaient attaquées à moi. Il y a une grande compassion dans le regard des enfants, je suis entouré par eux, les hommes ont disparu. Il me manque quelque chose, je ne me souviens pas de la fin de mon rêve. Je me réveille plein de justifications à l'esprit concernant l'incident du restaurant, alors qu'en face du Dandy j'étais prêt à répondre à ses provocations, voulant le frapper. Puis, je me souviens que j'étais prêt à régler l'addition pour toutes les tables, car j'étais très riche. Dans ma brume du réveil, je faisais tout ça pour elle.
Deux jours plus tard.
Il y a une fête. Je suis avec ma mère, elle est en forme et a le sourire. Je tiens une femme par la main, nous sautons sur place au rythme de la musique. Au fur et à mesure de nos tressautements quelque chose me gêne dans la bouche, une dent qui s'est détachée et que je remets en place. Je reviens dans la fête mais cette gêne ne s'en va pas et s'accentue, d'autres dents m'encombrent la bouche. Je finis par aller aux toilettes et je crache plusieurs dents complètement pourries et noires. J'extrais même de ma bouche un énorme appareil dentaire qui ressemble à ces broches qu'on fixe sur une grosse fracture de la jambe. Je me demande comment cette chose a pu être placée dans ma bouche. Dans mon esprit ça doit être un bridge ou une couronne, je ne sais pas. Je crache dans le lavabo, je me regarde dans la glace, il manque toutes les dents du côté droit. Dans le miroir je vois mon père, il est debout juste derrière moi, stoïque et immobile dans un beau costume de laine grise. Il est impeccable et me regarde sans que je puisse dire s'il me voit. Je me jette dans ses bras en lui disant à quel point je l'aime. Je me réveille la peur au ventre, je vais faire pas mal de route aujourd'hui et je n'ignore pas la symbolique de ce rêve. Je finis par me rendormir et je me retrouve dans un nouveau rêve où le précédent reste prégnant. Je suis sur une immense colline au sommet de laquelle il y a un gigantesque hangar, et au dessus duquel flotte, à peine à quelques mètres au dessus, un très grand dirigeable. Il l'effleure presque et semble avoir du mal à l'éviter ou à reprendre de l'altitude. Je me souviens du rêve précédent et je vois tout ça comme une alerte. Je prends mes jambes à mon cou et je détale le plus loin possible alors que le dirigeable commence à s'affaisser sur le hangar. Ses formes souples, évoquant une baudruche en train de se dégonfler, se répandent sur tout le monde et je continue de fuir, m'évitant d'être enseveli par l'enveloppe du Zeppelin. Il y avait quelques personnes autour de moi et je ne les vois pas courir, je m'en fous. Je me jette dans une Mini rouge et je fuis sur cette colline à toute vitesse, il commence à pleuvoir, il commence à y avoir de la circulation, je me faufile mais je suis obligé de m'arrêter, j'ignore pourquoi. Je me retrouve à nouveau sur la colline et je suis alors dans un environnement de Far West sur un train à vapeur qui circule sur des rails ridiculement étroits. Eux-mêmes sont sur une voie perchée sur un très haut talus. Le train démarre et au moment où il commence à prendre de la vitesse je saute du train et je me retrouve avec un club de golf dans les mains à taper doucement dans plusieurs balles sur une pente qui les éparpille. Je tape à nouveau plusieurs fois dans les balles pour les récupérer, c'est la fin du rêve, les images s'estompent et j'ai la vague impression de me retrouver sur un cheval – à moins que je ne joue avec les commandes de la Mini dont le tableau de bord ma fascine – et partir en solitaire.
Dix jours plus tard, cette nuit.
Nous sommes aujourd'hui et je suis à l'école, au collège ou au lycée, je ne sais pas. Je suis dans une classe avec des élèves plus jeunes que mes enfants. Je suis moi-même un élève. La prof me reprend pour la tenue de mon cahier qui ne lui plait pas et me montre en (contre) exemple pour la classe. Au cours d'une séance de sport, je reprends l'avantage sur les autres élèves et je suis conscient que c'est grâce à mon age et mon expérience de sportif. Je remarque une très belle jeune fille qui semble n'avoir que 16 ans alors que je sais que c'est une adulte. Elle est dans ma classe et ça me semble normal. Bien que j'ai une image d'elle très précise dans ma tête je ne la décrirais pas, elle m'est inconnue. Elle est timide, je surprends son regard sur moi et sur ma barbe, elle me scrute maladroitement, je sens une immense douceur en elle, comme une bulle de silence. Vient la fin des cours et la sortie de l'école, il pleut et il commence à faire nuit. Elle est derrière moi et nous marchons dans une rue à forte pente. Elle me rejoint et pour nous aider – je sens sa main dans mon dos - nous gravissons cette rue en nous tenant par la main puis par la taille. Il pleut de plus en plus mais ses cheveux longs ne semblent pas mouillés, nos routes se séparent, nous sommes face à face, elle me sourit et ses mains sont toujours sur moi, alors je l'empoigne et la serre contre moi pour l'embrasser. Ses lèvres sont d'une infinie douceur et son rouge à lèvres n'a aucun goût. Nous nous mettons d'accord pour nous retrouver le lendemain. Je suis content de croire que je suis à nouveau amoureux. Je rentre chez moi et je me perds, je ne me souviens plus de mon adresse, je suis devant un immeuble qui ressemble à celui où j'habite mais je ne reconnais pas l'entrée.
Son goût est déjà une errance, un papier en feu soulevé par
le souffle de la nuit. La vie est plus cynique que cruelle, elle démaç
onne les illusions jusqu'à la charpente, ôtant, brique à brique, chaque espoir du Domaine des possibles.
Niagara Falls, Ontario. C'était écrit au cul du Zippo. Il était ciselé sur toutes
ses faces, et sur la mince bande de métal qui ne l'était pas - un mince rectangle vertical, un espace était prévu pour y graver ce qu'on voulait. Dans une petite échoppe derrière les chutes, elle
y fit inscrire: "C to L". D'elle à moi. See to hell. Oui, on se reverrait en enfer. Au fil de toutes ces années c'était devenu une ritournelle entre nous. Ça nous évitait de nous envoyer des
"va-te-faire-foutre" à la gueule et ça nous permettait d'entretenir aussi notre unique signe d'appartenance. Elle à moi. Je m'évertuais davantage à le lui rappeler que de la convier à un ultime
rendez vous chez le cornu. Mais dans la réalité on n'a jamais eu de ritournelle, de phrases clés seules connues de nous. Pas de relique qui aurait pu trouver sa place sur l'autel de notre culture
amoureuse. Pas de petites balises éparses sur notre route lorsqu'on se retournait. On ne se retournait jamais. Elle brassait le présent, fermentait le futur et laissait reposer éternellement le
passé. Le nôtre. Sur notre route on ne regardait jamais nos propres traces, les siennes lui suffisaient.
L'envie ce n'est pas le désir charnel, c'est le besoin de proximité, être auprès de l'autre, franchir cette porte ouverte sur son univers et voir sa lumière. La chair n'est que
l'ultime étape du voyage vers l'autre. Croire à l'inverse n'est rien d'autre qu'une forme détournée d'onanisme. Croire à l'inverse c'est rester seul.
Résonance particulière quand le marteau du
doute frappe la cloche du réel: cet après midi j'ai croisé une femme, sublime. Le doigt en marque page dans le Scriptorium de Paul Auster, je prenais le métro pour rentrer. Il était plein et, en
attendant que les voyageurs descendent, je l'ai aperçue à travers la vitre avant d'y monter. De taille moyenne et brune, elle se tenait debout, elle était bien habillée et tenait son manteau sous
le bras. Suffisamment de monde était descendu pour pouvoir s'assoir. C'est ce qu'elle fit, et en face d'elle une place s'était également libérée et je la pris. Elle semblait plus
vraisemblablement d'origine chinoise que japonaise, mais comment en être certain. Et puis quelle importance, elle était tellement belle qu'il m'était impossible de regarder ailleurs. Elle avait
de petites mains et ses doigts étaient très fins. Comme les mains d'une enfant alors qu'elle avait dépassé la trentaine. Ses pommettes étaient hautes et larges et ses lèvres étaient bien
charnues. Elle possédait un contraste qui m'interpelle chez certaines femmes, fait de froideur et de sensibilité, esquisse de frontières internes en perpétuel mouvement. Mais ce qu'elle possédait
de plus troublant était sa chevelure. Noire bien sûr, mais parcourue de courbes et d'ondoyances qui finissaient de m'hypnotiser. Son visage recélait un parfait dosage de douceur, de gravité et de
distinction pour m'interroger sur ce qu'elle était vraiment. Nos regards se croisèrent plusieurs fois, elle restait stoïque et impénétrable, et tous les mystères de son exotique origine
l'entouraient d'un halo sacré.
Je ne parvins à aucun moment à débusquer le mot ou la phrase qui aurait pu amorcer la conversation et lorsqu'elle descendit à Louis Blanc j'ai regretté - sans scrupule - de ne
pas lui avoir emboité le pas. Pour la voir quelques instants de plus. Pour garder dans mon champ de vision la présence régénératrice de cette image furtive d'un espoir quelconque. Elle
s'évapora sur le quai, d'une démarche indolente, comme le signe d'une invitation. Je poursuivais mon voyage en emportant avec moi l'image délétère de cette chevelure qui lui cachait en permanence
une partie du visage, et en envoyant se faire foutre Paul Auster et son génial Mr Blank.
Où sont ses lèvres, veines de Pandore ? J'avance à travers le passé, je fixe la raison sur demain, je pue d'attendre. Rentrer en terre, être l'insecte, la galerie souterraine, le végétal sans lumière. Faire de la boue l'isolant du monde et croire encore à l'incroyable. Croire à l'horizon.
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