Vendredi 13 mai 2011 5 13 /05 /Mai /2011 12:17

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   Un restaurant chic, typique du VIIIè arrondissement. La moquette y est épaisse pour filtrer les bruits de la ville, les nappes sont blanches et disposées sur plusieurs épaisseurs, les salières et les couverts sont en argent et sur chaque table il y a un gros bouquet printanier et sophistiqué. Pourtant, tout ça semble aussi appuyé que le sourire du Maitre d'Hôtel, comme un ordre poli vu l'addition qui m'attend. Souriez, vous allez casquer. Oui, peut être. Mais je m'en fous, je m'en tamponne le coquillard de ta note, je peux même raquer pour tout le monde si tu m'emmerdes: je viens de gagner au Loto. Le gros, le très gros pactole. Celui pour lequel tout le monde se dirait que c'est immoral. C'est immoral, mais c'est sur moi que c'est tombé. Aujourd'hui c'est mon tour alors ne comptez pas sur moi pour bouder mon plaisir. Putain, qu'est-ce que c'est bon d'avoir du fric ! Je corrige: une telle montagne de fric. Tout d'un coup, personne ne me fait plus peur. Quoi, qu'est ce qu'il a à me regarder, celui là ? On m'installe près de la baie vitrée donnant sur l'avenue, le sentiment que cette vitre est une frontière qui me sépare d'un monde ancien. Pas mal, le fauteuil Louis-quelque-chose. Je ne sais pas si ça va être pratique de manger assis dans un truc pareil, l'impression que je vais être trop loin de mon assiette avec ces accoudoirs qui viennent buter contre le bord de la table. La carte, vas-y, donne, n'aie pas peur. Ton costard coûte surement plus cher que toutes mes fringues réunies, mais aujourd'hui c'est moi le roi puisque je suis client. Tiens, je vais poser les clés de la Porsche sur la table, il arrêtera peut être de se demander si je vais partir en courant avant le café. Bon, c'est vrai que c'est un peu con d'avoir acheté cette bagnole. Avec seulement deux points c'est un peu tendu pour mon permis et pour la vitesse on n'est pas en Allemagne, ici. Par contre dans mon quartier ils ne me regardent plus comme un pestiféré de fin de droits. Surtout cette grosse truie de boulangère qui refusait de me lâcher une baguette s'il me manquait vingt centimes. « Les bons comptes font les bons amis, mon bon monsieur ». J'ai jamais demandé à être ton ami, connasse, tu te crois sur Facebook ? Maintenant, pour le pain, je me gare devant chez elle et je vais l'acheter chez son concurrent. Elle les a déjà bien boudinés mais ça lui fera les pieds. C'est comme le banquier. Si je l'écoutais, c'est lui qui m'aurait fait pleurer avec ses directives-qui-viennent-d'en-haut. C'était les directives ou bien son intéressement qui l'obligeait, le mois dernier, à me faire éponger mes dettes avec un crédit plus long et plus cher que celui dont j'avais besoin ? Tu sais où tu peux l'insérer maintenant ta carte Premium ? J'ai retiré 100000 en liquide pour mes dépenses, le reste je n'y touche pas encore, à part pour la bagnole et la maison. Oui, je me suis logé. C'est même la première chose que je me suis acheté. Enfin, je n'y suis pas encore. En attendant de faire les papiers, signer chez le notaire et débloquer les fonds, je viens de me louer une suite au Plazza. Payée d'avance pour trois mois. Il parait que ça ne se fait pas mais ce n'est pas avec ma carte de retrait Banque Populaire qu'ils allaient me laisser m'installer. C'est le Concierge qui m'a trouvé la Porsche, il m'a certifié que je faisais une bonne affaire, et les concierges des palaces sont des hommes de confiance, il en va de la réputation de l'établissement. Je n'ai mis qu'une semaine pour trouver la maison de mes rêves. Pourtant j'ai eu de la chance, à l'agence ils disaient que c'était de la folie sur le haut de gamme en ce moment. Depuis que le pétrole augmente le fric va dans la pierre maintenant. Ah bon, il allait dans le pétrole avant ? La fille de l'agence n'a pas su me répondre, mais c'était juste pour parler, le flux des capitaux ça n'a jamais été mon dada. En parlant de flux et de dada, je me dis que j'avais peut être un ticket avec elle mais je n'ai pas tilté sur le moment. Forcément, j'ai perdu l'habitude. En rentrant ce soir je demanderai au Concierge s'il n'a pas une autre bonne affaire, du genre taille 38 et 90D. Je me voyais donner une grosse fête dès que j'emménageais, inviter plein de monde. Mais il n'y aura pas de fête, tout le monde m'a jeté. J'ai du squatter un peu trop longtemps chez tous ces gens. Pas mal, la bouteille. Romanée Conti 99, depuis le temps que j'en entends parler. Un peu que je veux goutter, mais tu peux servir plein verre mon grand, je ne vais pas faire le difficile, même à 12 000€ la bouteille. Avec mes petits boulots, c'est la somme que j'ai du grappiller ces deux dernières années. Ah, justement, voilà le plat. Putain, c'est trop beau ! Cette délicatesse dans la composition, et toutes ces couleurs avec cet assemblage de légumes et de sauces, le parfait équilibre des formes et du dressage, on dirait de l'art. Et ce parfum ! J'ai les papilles qui travaillent à mille à l'heure et qui sont en train de produire dix litres de salive. Ce n'est pas que je suis mort de faim – j'ai déjà eu l'occasion de me remplir la panse chez McDo et chez Bébert le Roi du Couscous cette semaine – mais là, je frôle l'extase. Dès la première bouchée j'ai le palais qui explose comme un orgasme de vestale. Je tente une déviation extatique en prenant une gorgée du nectar de Côte de Nuits et c'est encore pire. Enfin, le contraire, je veux dire, pire en mieux. Le mélange des deux saveurs est comme un accord secret entre la pute et la vierge et j'entre dans une espèce de transe dévote à coté de laquelle l'illumination de Bouddha serait un rot de carmélite répudiée. C'est à peine si je remarque les regards de la bourgeoisie au palais blasé braqués sur moi, il devait s'échapper de mes cordes vocales quelque son qui devait heurter la bienséance et dont je n'avais que foutre, exigeant même de féliciter sur-le-champ le génie de l'artificier, que dis-je, du pyrotechnicien qui avait ébloui tout mon appareil digestif et sensoriel. Si je pouvais aussi embrasser le vigneron. Non. Tant pis. Le message sera transmis. Ah, très bien, merci quand même. C'est lui qui me remercie. Sont pas là pour déconner, ici. La note, oui. Bonne idée, la serviette chaude. Juste à temps pour étouffer un rot tonitruant. Pardon. Regards noirs. Ça va, j'ai dit pardon. Ils s'autorisent à roter à partir de combien ? Moi – je regarde la note – à 12 800€ je prends le droit. Je sors une liasse et je laisse vulgairement trôner les billets sur la table. Je n'avais jamais vu de billets de 1000. Il y en a toute une pile, vautrés les uns sur les autres. Je les regarde, plus vraiment fier de moi mais simplement soulagé de ne plus avoir à m'inquiéter pour mon avenir et celui de mes gosses. Si je veux, je peux retourner à la banque et me remplir les poches à m'en faire péter les coutures, tout dépenser et recommencer, encore et encore. Le premier pauvre que je croise, je lui en donne un. Tiens, peut être à lui, dehors, s'il est encore là quand je sors. Le Maitre d'Hôtel se sert avec une gestuelle de croupier qui me donne l'impression d'être Daniel Craig dans Casino Royale – et, mentalement j'émets un petit gémissement en pensant à Vesper Lynd. Pendant qu'il passe les billets au détecteur et prépare ma monnaie je m'interroge sur le pourboire à laisser. Cent euros me semble correct, moins me ferait passer pour un pingre, plus pour un nouveau riche. Quelques regards soulagés m'accompagnent vers la sortie, le Maitre d'Hôtel et ses serviteurs me remercient très aimablement et je franchis la porte, satisfait et repu, content de mon affaire et avec à l'esprit celle que je ne vais pas tarder à réclamer au Concierge du Plazza. Je déambule en descendant l'avenue Montaigne vers la Seine, humant les parfums des marronniers en fleurs. De longues limousines se garent dans les contre-allées, déversant leurs flots de richissimes clientes dans les boutiques Haute-Couture qui font le fleuron de notre belle capitale quand je prends conscience d'une légère douleur aux côtes, comme un point de côté. Je me dis que j'ai du manger trop vite et je place mes doigts sur le flanc pour me soulager en prenant une grande bouffée d'air. Mais ma vue se met à se brouiller, la douleur se fait plus vive, je me sens faible, très faible. Je regarde ma main et elle est pleine de sang. En me penchant en avant pour inspecter mon ventre je perds l’équilibre et je me retrouve à rouler au pied d'un platane. Affalé de tout mon long entre la grille du pied de l’arbre et le caniveau, le temps de réaliser que je pisse le sang en voyant ma chemise devenue toute rouge, un mec en loques tenant un couteau dans sa main se sert directement dans ma poche et me déleste de ma liasse avec un grand sourire puant.

Enculés de pauvres !

Par Raoul Louar
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