Vendredi 20 janvier 2012
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- Mr le Président,
expliquez nous cette nouvelle loi issue de la dernière Conférence du Gouvernement Mondial concernant les véhicules neufs. Ceux ci devront tous être blancs, vous confirmez Mr le Président
?
Ne se départissant pas de son rôle institutionnel, le Président se
dirige vers un de ses directeurs de cabinet qui lui tend deux plaques, une noire et une blanche, qui ressemblent à du contre plaqué. Il nous regarde avec un sourire et nous invite du geste à le
suivre dans les jardins du Palais.
- Vous l'avez compris, il s'agit bien
de lutter contre le réchauffement. Comme vous le constatez, ces des deux planches proviennent d'un endroit à température ambiante, dans les 22° si mes informations sont exactes. Nous allons
sortir pour pratiquer une expérience qui, je l'espère, sera aussi instructive qu'elle a pu l'être pour tous les membres de la Conférence.
Nous le suivons en empruntant la large
porte-fenêtre qui ouvre sur le parc, nous
retrouvant inondés de soleil, clignant des yeux après avoir goutté à l'atmosphère tamisée du bureau présidentiel. Son directeur de cabinet lui tend une sonde et le Président prend lui même la
température des planches.
- Comme je le
disais, ces deux planches sont à même température, 22,8°. Maintenant, nous allons les laisser exposées au soleil pendant un quart d'heure puis nous reviendrons prendre leur température, dit-il
avec un petit sourire, légèrement docte, réminiscence de son passé médical.
Les
journalistes s'empressent de lui poser des questions concernant le caractère obligatoire de cette loi, arguant de ne plus pouvoir choisir la couleur de sa voiture, certains parlant même de privation
de liberté ou de monopole monochrome. Il coupe court.
- Tout d'abord,
ne me faites pas l'injure d'ignorer que c'est le lot de toutes les lois, leur but est de rendre obligatoire une disposition. Ensuite, lorsque vous constaterez les résultats de notre petite
expérience, je peux vous garantir que vos questions seront d'une toute autre nature.
Je me disais que quels que
soient ces résultats c'était bien joué. Il influençait notre jugement, éludait les questions gênantes et orientait déjà le cours de l'entretien. Nous avons rejoint le Palais où une collation nous
attendait pour patienter. J'en profitais pour préparer la connexion pour envoyer mon article le plus rapidement possible. C'est toujours la course pour les fourmis quand un fruit tombe par terre.
Le quart d'heure s'est écoulé et la cohorte présidentielle se remettait en branle vers les jardins. J'imaginais tous ces journalistes en train de se demander ce que pouvait signifier cette
démonstration à la Jamy Gourmaud. J'en avais une petite idée de part ma formation et j'étais probablement le seul car je n'étais accompagné que de journalistes politiques. On allait nous parler
d'albédo, terme aussi abscons auprès de mes collègues que "sensoriel" pour un bulldozer. La meute se penchait en cercle au dessus des planches comme un troupeau se serait regroupé autour d'une
mare douteuse. Le Président avait à notre encontre un regard compatissant. - Bien.
Après avoir
esquissé un nouveau sourire, il se saisit de la planche blanche et y apposa la sonde. - 26,7° On sentait bien qu'il
préparait son effet, mais je ne me doutais pas qu'il provoquerait des
réactions aussi décalées, voire ridicules, auprès des spécialistes des arcanes affairistes et politiciennes une fois la mesure effectuée sur la planche noire. Mais quand le verdict
tomba... - 48,9°
C'est devenu le
bordel, on se serait crus dans un film catastrophe, les questions fusaient de toutes parts "Ne devrait on pas aussi repeindre tous les batiments ?", "Pourquoi uniquement les
véhicules neufs ?". Puis, les plus stupides. " Que faire pour les Grands Lacs ?", "Et l'Amazonie ?", "Comment empêcher une spéculation sur la production de peinture blanche ?", « Allez-vous
décréter l'année mondiale de la Mer Blanche ? », et au fond de la salle, « Ou de la bière blanche ? » (véridique). Il fallut attendre un bon moment avant que le cours des questions ras du sol ne
se tarissent.
Le Président,
parfait dans son rôle de premier décideur, tendait les mains en signe d’apaisement, un peu comme le ferait le chef d'une colonie de vacances qui annoncerait à ses troupes que la sortie à
Disneyland était annulée parce que Mickey avait volé la caisse et s'était barré avec Blanche-Neige (pour le plus grand désarroi des
Sept Nains uniquement parce que, en fait, Minnie elle s'en fout). Le président avait parfaitement joué le coup et contemplait avec satisfaction l'étendue de son effet, visiblement il avait l'air
content, comme si l'annulation de la sortie à Disney pouvait le soulager (on doit se faire des films quand on a une maîtresse qui s'appelle Blanche). La loi sera adoptée, les constructeurs vont
communiquer sur cette révolution graphique qui cherchera certainement tôt ou tard d'autres champs d'application. Quand on entendra les industriels nous dire que moins on a de choix quelque part
et plus on gagne en liberté ailleurs, je me dirais sans doute qu'il sera déjà trop tard.
L'albédo est la mesure qui
détermine la proportion d'énergie lumineuse diffusée ou réfléchie par un objet éclairé. Ce qui signifie que plus un objet est blanc plus il renvoie de chaleur. Inversement, plus il est noir et
plus il retient la chaleur. Appliqué à notre planète cela veut dire que plus les glaciers et les pôles fondent, plus la Terre s'assombrit et plus elle continue à se réchauffer. On redécouvre
naïvement ce qui se pratique depuis des siècles en Méditerranée et en d'autres régions tropicales, là où les maisons sont méticuleusement recouvertes de chaux blanche pour rafraichir les
habitations.
Ma connexion était prête.
Le temps que mes confrères - que pour l'occasion j'avais envie d'écrire, cyniquement, en deux mots - retrouvent la définition d'albédo, j'avais une
longueur d'avance pour envoyer mon tout premier article dans un web-journal généraliste, m'assurant par la même occasion un scoop et, je l'espère, un nouveau départ.