Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 09:06
 
 


 Finalement, non, je n’ai pas eu le courage. J’imagine que c’est comme pour tout le monde, s’en vouloir ne sert à rien.

 Ce matin je l’avais au bout du fil, comme si cette image prenait un tout autre sens en y repensant. Je l’avais au bout du fil et je n’avais plus qu’à le ramener. Mais je n’ai pas eu le courage de lui proposer de boire un verre après son boulot. J’ai lâché ce fil et j’ai raccroché le téléphone quand elle a répondu à la question qui me servait de prétexte à mon appel. J’ai eu beau broder sur un détail à la con, qui me faisait glorieusement gagner au bas mot quinze secondes de conversation supplémentaire, quelques dérisoires secondes de plus de sa voix, si douce, si incroyablement sereine. Une voix qui exprimait une certaine bonne humeur, enjouée même, au point que je me laissais penser qu’elle était contente que je l’appelle. En réalité, une voix si foutrement jeune qu’elle a dû brandir un quelconque drapeau rouge dans un de mes centres de commandement secrets, bloquant toute opération en cours. Je me laissais endormir par la promesse de la rappeler dès que j’avais du nouveau de la part du service Logements. Je m’entendais lui dire au revoir, mes mots essayant de recouvrir le son tonitruant d’une autre voix, tout près, qui hurlait - ordonnait - de l’inviter à prendre un verre avec moi.

Elle était apparue comme un vestige, la rémanence lointaine de quelque chose. C’était la semaine dernière, lors de notre premier entretien. Un regard franc et clair, tombant légèrement, et un sourire qui exprimait tout le contraire de ses yeux un peu tristes. Sa poignée de main avait été douce et lente, une partie de mon cerveau décidait alors d’enregistrer son grain de peau. J’évitais de la regarder directement, l’entretien se passa bien. J’entendais bien les “Ce doit être difficile”, son empathie pour savoir comment ça se passait au niveau alimentaire, ses “N’abandonnez pas, vous avez des ressources, soyez patient”. Et je voyais son regard doux, sa tête légèrement penchée sur le côté, ses doigts qui tenaient le stylo, son écriture fine et petite.

Au moment de prendre congé je lui suggérais de noter un dernier détail qui ne servait à rien d’autre qu’à gagner du temps avec elle, nous étions debouts, elle se pencha pour l’écrire sur son cahier qu’elle avait posé sur la table et elle m’offrit alors un des plus beaux décolletés que j’aie pu voir ses dernières années. Je n’ai pas eu la pudeur de ne pas regarder. J’ai eu ce courage, là où l’espoir n’a pas été aussi fort que l’envie.

 

 


Par Raoul Louar
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