Partager l'article ! Métro Louis Blank: Son goût est déjà une errance, un papier en feu soulevé par ...
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Son goût est déjà une errance, un papier en feu soulevé par
le souffle de la nuit. La vie est plus cynique que cruelle, elle démaç
onne les illusions jusqu'à la charpente, ôtant, brique à brique, chaque espoir du Domaine des possibles.
Niagara Falls, Ontario. C'était écrit au cul du Zippo. Il était ciselé sur toutes
ses faces, et sur la mince bande de métal qui ne l'était pas - un mince rectangle vertical, un espace était prévu pour y graver ce qu'on voulait. Dans une petite échoppe derrière les chutes, elle
y fit inscrire: "C to L". D'elle à moi. See to hell. Oui, on se reverrait en enfer. Au fil de toutes ces années c'était devenu une ritournelle entre nous. Ça nous évitait de nous envoyer des
"va-te-faire-foutre" à la gueule et ça nous permettait d'entretenir aussi notre unique signe d'appartenance. Elle à moi. Je m'évertuais davantage à le lui rappeler que de la convier à un ultime
rendez vous chez le cornu. Mais dans la réalité on n'a jamais eu de ritournelle, de phrases clés seules connues de nous. Pas de relique qui aurait pu trouver sa place sur l'autel de notre culture
amoureuse. Pas de petites balises éparses sur notre route lorsqu'on se retournait. On ne se retournait jamais. Elle brassait le présent, fermentait le futur et laissait reposer éternellement le
passé. Le nôtre. Sur notre route on ne regardait jamais nos propres traces, les siennes lui suffisaient.
L'envie ce n'est pas le désir charnel, c'est le besoin de proximité, être auprès de l'autre, franchir cette porte ouverte sur son univers et voir sa lumière. La chair n'est que
l'ultime étape du voyage vers l'autre. Croire à l'inverse n'est rien d'autre qu'une forme détournée d'onanisme. Croire à l'inverse c'est rester seul.
Résonance particulière quand le marteau du
doute frappe la cloche du réel: cet après midi j'ai croisé une femme, sublime. Le doigt en marque page dans le Scriptorium de Paul Auster, je prenais le métro pour rentrer. Il était plein et, en
attendant que les voyageurs descendent, je l'ai aperçue à travers la vitre avant d'y monter. De taille moyenne et brune, elle se tenait debout, elle était bien habillée et tenait son manteau sous
le bras. Suffisamment de monde était descendu pour pouvoir s'assoir. C'est ce qu'elle fit, et en face d'elle une place s'était également libérée et je la pris. Elle semblait plus
vraisemblablement d'origine chinoise que japonaise, mais comment en être certain. Et puis quelle importance, elle était tellement belle qu'il m'était impossible de regarder ailleurs. Elle avait
de petites mains et ses doigts étaient très fins. Comme les mains d'une enfant alors qu'elle avait dépassé la trentaine. Ses pommettes étaient hautes et larges et ses lèvres étaient bien
charnues. Elle possédait un contraste qui m'interpelle chez certaines femmes, fait de froideur et de sensibilité, esquisse de frontières internes en perpétuel mouvement. Mais ce qu'elle possédait
de plus troublant était sa chevelure. Noire bien sûr, mais parcourue de courbes et d'ondoyances qui finissaient de m'hypnotiser. Son visage recélait un parfait dosage de douceur, de gravité et de
distinction pour m'interroger sur ce qu'elle était vraiment. Nos regards se croisèrent plusieurs fois, elle restait stoïque et impénétrable, et tous les mystères de son exotique origine
l'entouraient d'un halo sacré.
Je ne parvins à aucun moment à débusquer le mot ou la phrase qui aurait pu amorcer la conversation et lorsqu'elle descendit à Louis Blanc j'ai regretté - sans scrupule - de ne
pas lui avoir emboité le pas. Pour la voir quelques instants de plus. Pour garder dans mon champ de vision la présence régénératrice de cette image furtive d'un espoir quelconque. Elle
s'évapora sur le quai, d'une démarche indolente, comme le signe d'une invitation. Je poursuivais mon voyage en emportant avec moi l'image délétère de cette chevelure qui lui cachait en permanence
une partie du visage, et en envoyant se faire foutre Paul Auster et son génial Mr Blank.
Où sont ses lèvres, veines de Pandore ? J'avance à travers le passé, je fixe la raison sur demain, je pue d'attendre. Rentrer en terre, être l'insecte, la galerie souterraine, le végétal sans lumière. Faire de la boue l'isolant du monde et croire encore à l'incroyable. Croire à l'horizon.
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