Vendredi 20 janvier 2012
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Ils ne s'étaient plus parlés depuis leur dernier combat. Les ruines de la ville était leur ring, leur théâtre, et aucun spectateur n'était là pour les encourager ou s'émouvoir de leur pugnacité
et de leur bravoure. La ville avait été desertée bien avant que les deux protagonistes aient entamé leur duel, seuls, l'un contre l'autre comme deux ultimes univers qui subsistaient. Ils ne se
souvenaient plus depuis combien de temps leurs armes n'avaient plus de munitions. La tournure de leurs affrontements les avait amenés à occuper chacun une moitié de la ville. Ce n'était pas la
suprématie territoriale qui les animait, seul l'éradication, l'élimination, la mort de l'autre comptait. Chaque fois qu'ils arrivaient à se trouver ils y mettaient une détermination qui les
faisait espérer que ce serait la dernière fois, que cette confrontation verrait la mort de l'un ou de l'autre. Que tout ceci pourrait enfin prendre fin. Dire qu'ils se parlaient lorsqu'ils se
battaient n'était pas l'exacte vérité. Ils échangeaient plutôt des monologues qui n'avaient pas pour but de communiquer mais qui visaient à les rassurer, chacun avec ses propres arguments, chacun
puisant dans le stock des interlocuteurs disparus depuis longtemps un soutien mortuaire sans être mortifère, un réconfort qu'ils ne pouvaient trouver que dans leurs souvenirs. Leurs souvenirs
n'étaient plus que l'ultime lien qui les rattachait à leur humanité. Souvenirs exhumés d'une vie oubliée, d'une espérance décatie, d'une civilisation désormais anéantie. Oubliant tout le reste,
même le pourquoi, même le comment qui les avait conduits à cet affrontement. Oubliant même depuis quand il n'y avait plus qu'eux. Comme d'un traumatisme dont on efface inconsciemment les
circonstances, un vide immense séparait leur vie antérieure peuplée d'être aimés et aimants de leur chaos solitaire. Parfois, il leur arrivait, chacun dans son coin, de tenter de recoller les
bouts, de reconstruire les morceaux manquants. Seuls les cauchemars pouvaient être considérés comme la preuve formelle de leur existence. Seule la mort qui s'étalait sous leurs yeux leur
signifiait qu'ils étaient vivants. Ce constat les renvoyait toujours aux mêmes questions : vivre, mais pourquoi ? Car, quel pouvait bien être le sens d'une vie s'il n'y a plus que la mort tout
autour, si la vie s'était évertuée jusqu'au bout à effacer sa propre
trace ? A quoi pouvait servir la vie si elle ne devait plus ensuite exister, si plus rien ne pouvait, ne devait subsister ? Ils avaient beau avoir cesser de contempler les immeubles éventrés ou
ceux qui avaient été rasés jusqu'aux fondations ou bien ces gigantesques façades désêchées par la chaleur des bombes comme des peaux parcheminées, la mémoire était une rétine qui ne voyait que
les ombres les plus obscures. Ils ne voyaient plus avec leurs yeux mais avec leurs souvenirs et leurs armes étaient devenues les seules cannes d'aveugle dignes de ce nom. L'odeur des corps qui
pourrissaient ou des membres, éparses et méconnaissables, qui finissaient de se décomposer dans les entremêlements de gravats et d'acier n'était qu'une piste olfactive laissée par un prédateur
invisible qui marquait son territoire. Le monde s'éteignait et il ne restait plus que deux minuscules flammes qui s'étonnaient de n'avoir toujours pas été soufflées par l'haleine du
diable.
Par Raoul Louar
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