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raOul
Je la connaissais depuis des années, peut être même des décennies, et cette simple phrase sonnait un carillon tout particulier pour moi. Hormis le fait qu'elle me confirmait l'état d'avancement de ma finitude, elle mettait un sacré bordel dans ma notion temporelle qui, du coup, se mettait à tirer fort sur l'élastique. C'est vrai, je croyais que c'était hier. Avant de la connaître le temps prenait son temps, avait des allures de goguette et se la coulait douce, en gros, il m'emmerdait. Amitié qui ne disait pas son nom. Amitié qui laissait filtrer le rayon d'une autre lumière. Sans jamais savoir si moi seul la voyait.
Il aurait suffit qu'elle dise oui. Ou non. Il aurait suffit qu'elle dise quelque chose pour que je ne la laisse pas partir. Pourtant, elle est restée silencieuse, et moi
aussi. Nous nous sommes regardés comme les deux gardiens d'un temple qui se feraient face stoïquement, partageant un lourd secret. On ne parvenait pas à se quitter des yeux. Dans mon champ de vision il n'y avait plus qu'elle, elle remplissait à nouveau mon univers, sachant ainsi que les fers avaient été posés et qu'elle était en train, là, à cet instant, de jeter les clés.
Je ne voulais rien d'autre. Je ne voulais plus vivre autrement.
Pourtant, elle a fini par prendre ce foutu train.
Il n'y aura pas d'Eldorado, ni de route poussiéreuse, et le soleil ne se couchera sur aucune volée d'oiseaux migrateurs. En traînant mon sac sur ses roulettes, les dernières images de mon mirage s'évaporaient, la cohue de la gare finissant le démontage du château que mon idéalisme avait si brillamment conçu. Quelle souvenir gardera-t-elle de moi ? Comment s'en souviendra-t-elle ? Je pensais que le fait de me poser ces questions était la preuve de l'incongruité de mon espoir. Le train était parti, emmenant avec lui la part d'irréel que génère toute envie. Je me retrouvais face à une réalité d'une consternante fadeur, entrevoyant pour une fois ce que la vie distribuait de compromis et de frustration.
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